Jean-Michel Salaün, Vu, lu, su. Les architectes de l’information face à l’oligopole du Web

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Citations :
« Le modèle le plus ancien, celui de la bibliothèque a inspiré le plus contemporain, le web média »
« Les industries culturelles deviennent des industries de la mémoire »

Jean-Michel Salaün, Vu, lu, su. Les architectes de l’information face à l’oligopole du Web, Paris, La Découverte, collection « Cahiers libres », 2012, 151 p., ISBN : 978-2-7071-7135-1.

Nous allons ici vous présenter l’ouvrage « Vu, lu, su. Les architectes de l’information face à l’oligopole du Web » de Jean-Michel Salaün. Professeur de l’École normale supérieure de Lyon, personnalité du monde de l’info-doc. Salaün dans cet ouvrage ne dresse pas seulement le portrait à l’instant T, comme pourrez le laisser croire le titre, de la toile à l’époque du Web 2.0 et des géants américains de l’internet comme Apple, Google ou Facebook. Les enjeux nouveaux de la bibliothéconomie, non sans rappeler les apports des bibliothèques à nos sociétés, et du « néo-document », transformés tout deux par les nouvelles pratiques et les nouveaux acteurs du Web font partie intégrante de son développement.

La bibliothèque n’est pas morte !

La bibliothèque reste selon l’auteur un média au sens classique, un lien entre le savoir et les individus. Si la bibliothèque n’est pas morte, comme le souligne Salaün, c’est du fait de son écosystème autonome et de sa logique générale qui se base sur le partage. On remarquera que cette logique est partagée par les créateurs du web, aux prémices d’internet, « terre de libertés » et par le monde du Libre aujourd’hui. Lieu de savoir par excellence, la bibliothèque met à disposition après collecte du savoir, elle mutualise. Salaün insiste aussi sur la protection qu’offre le lieu en lui même et le temps d’analyse non négligeable face au tumulte du monde de l’information contemporain. Mais la notion intéressante ici est la capacité de la bibliothèque de s’accommoder des nouveaux média qui ne modifient ni son modèle, ni réduisent son rôle. L’adaptation et le repositionnement sont la clé. En plus de mutualiser, la bibliothèque ne ploie pas, elle crée de la valeur ajoutée. Quelle est cette valeur ajoutée ? Quel est l’utilité pour une collectivité de créer une bibliothèque alors que la tendance est à la surinformation et à l’accessibilité généralisée ? Comment la quantifier ? La réponse selon Salaün vient des États-Unis avec l’indicateur SROI (Social Return On Investment) tiré du monde de l’entreprise qui permet de chiffrer le rôle que jouent les bibliothèques sur l’activité économique actuelle et future des TPE et PME, notamment sur les compétences technologiques. « Les bibliothèques publiques [sont] des outils stables et puissants pour les villes qui cherchent à construire une économie solide » pour l’auteur, facteur non négligeable dans une période de crise où les catégories les plus défavorisées conservent un lien avec le savoir. Les gains sont doubles. D’une part, des gains d’opportunité , la fameuse notion de sérendipité, de l’autre des gains en potentialité : les documents emmagasinés sont des biens d’expérience dont la valeur évolue suivant le contexte et le temps. Dernier point intéressant, le parallèle fait avec le monde de l’édition : « La valeur créée par la bibliothèque est indépendante du modèle de l’édition qui n’est qu’une source éphémère et ponctuelle pour alimenter le service ».

Le document en pleine mutation

Après avoir rappelé les différentes notions du mot document et son influence depuis la révolution scientifique et industrielle, Jean-Michel Salaün le présente sous la forme de trois participes passés, trois dimensions différentes mais intimement liées : le Vu, le Lu, le Su. Un document afin d’exister doit intégrer et coordonner ces trois dimensions.
Le Vu. La dimension anthropologique est ici soulignée. la forme spécifique du document, assure le repérage de celui-ci. On présente son passeport à l’aéroport plutôt qu’un magazine de mode acheté quelques minutes plus tôt parce que leur sens est différent.Le Lu. On aborde la dimension intellectuelle du document. Le message stocké sur le document doit être déchiffré (par un individu ou une machine) afin d’être compris. Il faut ici noter l’importance du contrat de lecture implicite passé entre le lecteur et l’auteur. Suffisamment d’éléments doivent être fournis par l’auteur pour que l’on puisse intégrer la représentation qu’il propose et à l’inverse, le lecteur doit avoir préalablement intégré un contexte, ce qui nous amène sur la notion de genre, littéraire ou autre.
Le Su. Le document est un lien, il a une fonction sociale. C’est « un véhicule de la transmission de la pensée ».

L’auteur appuie son développement sur les travaux entrepris par le collectif Pédauque qui formaliserait le document selon un contrat entre des hommes dont les qualités anthropologiques (lisibilitié-perception), intellectuelle (compréhension-assimilation) et sociales (sociabilité-intégration) établissant leur humanité. On retrouve donc bien les trois notions tirées des participes passés. Cependant, ce qui est oublié ici est l’objet du contrat du document. Pourquoi l’avoir créé ? Salaün, en citant Michel Serres et le rôle du système documentaire comme mémoire externe de l’humanité, définit finalement le document comme « une trace permettant d’interpréter un évènement passé à partir d’un contrat de lecture »

Le temps de la réingénierie documentaire ou la révolution de l’hypertexte

La classification de Dewey, le répertoire bibliographique universel de Paul Otlet, le Memex de Vannevar Bush, toutes ces inventions, ces avancées, ont eu des répercussions sur le document mais aussi sur la révolution plus récente celle de l’hypertexte. Avec l’hypertexte, l’information est découpée en nœuds ce qui a transformé l’objet document en le faisant devenir un lien immédiat, partie intégrante d’un réseau qui permet de se déplacer de tout type de document à un autre : graphique, son, vidéo, etc. L’immédiateté des lectures et la continuité de l’information offertes ne sont pas les seuls points dus à cette innovation puisque la navigation comme mode particulier d’accès à l’information apparait avec le Web de Tim Berners-Lee en 1989. Le web et l’hypertexte pourrait être vu comme un prolongement de la bibliothèque et de son modèle de lecture. Salaün voit cela comme un rupture. Ce ne sont plus les auteurs qui créent le classement, ce sont les lecteurs qui le déterminent de par leur navigation. Le web deviendrait  de ce fait le « néo-document » et le « je » est un document n’est pas loin.

L’économie du document en plein bouleversement

Les caractéristiques économiques font du document un bien d’expérience avec une plasticité forte car la nature même du document est de se transformer. Son contenu est non-rival, non excluable et il assure de fortes externalités comme nous l’avons vu plus haut, de part un effet de résonance. Si l’on reprend les trois dimensions du document selon Salaün, dans le modèle traditionnel de l’édition, le but est de vendre l’objet, le « Vu » y est primordial (la couverture, la qualité du papier, le format, la typographie…) et en revanche, le « Su » n’est pas comptabilisé. Avec le numérique, ce modèle change. Le « Su » prime sur le « Vu », on ne parle plus de livre sur internet mais de « pages ». L’auteur expose ensuite trois modèles de marché de la publication. Même leitmotiv que pour le document, ils intègrent les trois notions mais se focalisent sur une seule en particulier. Le premier marché est celui de l’édition. Il consiste à vendre des biens, supports sur lesquels repose une information, contre une rémunération. Le second est celui des bibliothèques. Elles mutualisent l’information et proposent un droit d’entrée aux usagers. Modèle antérieur à celui de l’édition, le concept de bibliothèque est un lieu de mémoire active où l’on fait vivre les textes et les contenus.  Le dernier modèle est celui du spectacle. L’attention est captée en vue de la vendre à des émetteurs. Salaün note que la révolution industrielle a renforcé ces différenciations et ces modèles économiques se sont transformés en différents modèles industriels.

Le web a changé le monde des médias et de la documentation en intervenant sur la forme, l’échange, la transmission mais a lui même évolué. Du web des documents (le « Vu »), nous sommes passés au web des échanges, le web 2.0 (le « Su ») et nous nous dirigeons vers un web des données (le « Lu ») où le contenu supplante la forme. De ce fait, de nouveaux acteurs industriels apparaissent et se renforcent : concentration du trafic, verrouillage des contenus avec les DRM (gestion numérique des droits). Des oligopoles se créent, « initiateurs de web autonome » selon le chercheur. Si l’on tient compte de la nature tridimensionnelle du document, on arrive ainsi à déchiffrer les nouveaux modèles économiques de publication mis en place sur internet au jour d’aujourd’hui et leurs évolutions futures. Afin d’étayer son argumentation, Salaün nous donne ainsi trois exemples. Le géant de Cuppertino, Apple, privilégie la forme, le design est au centre de leur expérience produit (plus de 90% de ses revenus proviennent de la vente de machines). Google s’est quant à lui construit sur le texte via son moteur de recherche et utilise une grande partie de ses ressources afin de créer un système documentaire global et efficace. Enfin, Marck Zuckerberg a pensé Facebook comme un moyen de monétiser la relation. Le document doit être un médium entre lecteurs.

Pistes pour le Professeur documentaliste :

Outre la mise en avant des mutations du document en tant que support de l’information et les transformations de l’information elle-même, le smartphone est un bon exemple de « néo document » et les élèves l’utilisent quasiment tous. Salaün appelle à la formation de nouveaux types de professionnels de l’information. Les infrastructures épistémiques actuelles ne disposent pas de professionnels certifiés, à l’éthique forte d’où un rattachement institutionnel flottant et souvent dépendant des internautes. Il serait donc nécessaire de concilier les pratiques des différents mondes du document. Réunir le monde traditionnel (un contenu+un support), celui des inventeurs du web (reconstitution des docs par la sémantique) et le monde des industriels (logique commerciale se basant sur la traçabilité de navigation) dans le but de construire « à la fois des prestations et des institutions réellement dédiées à la communauté qu’ils servent, reprenant à leur compte la longue tradition des infrastructures épistémiques sans l’inféoder aux stratégies industrielles qui visent à verrouiller le web, ni le réduire à la logique des ingénieurs, [tout cela] en conciliant les trois dimensions du document ».