Enjeux actuels : les biens communs de la connaissance

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suite de l’article « Accès aux écrits scientifiques (documentation, automatisation et informatisation) : repères clés »

Jusqu’à janvier 2016, un chercheur français pouvait déposer librement ses écrits en « open access », à partir du moment où il n’était pas lié par un contrat avec un éditeur. La Loi sur la République numérique de janvier 2016, l’y autorise désormais, même dans le cas d’un contrat avec un éditeur. Il s’agit d’une exception à l’exclusivité pour l’éditeur, mais uniquement si le chercheur est financé au moins à 50% par des fonds publics.

Le projet de Loi stipulait à l’origine que le dépôt des écrits scientifiques des chercheurs financés par fonds publics soit obligatoire, dans l’optique de faciliter l’Accès aux écrits scientifiques publics par le plus grand nombre. Mais face notamment à une levée de boucliers de certains éditeurs et chercheurs, l’Article 17 concernant le dépôt en ligne, a été amendé, et l’obligation est devenue une simple possibilité.

Mais cette possibilité est tout de même une avancée car elle autorise le dépôt gratuit d’un article scientifique simultanément à sa publication dans une revue ou un ouvrage scientifique payant. Chose qui n’était pas possible avant la Loi : c’était soit l’un soit l’autre.

En France il existe l’archive ouverte HAL (plateforme nationale d’archivage ouvert) où les chercheurs peuvent déposer leurs articles en libre consultation, avec des possibilités de rediffusion et de réutilisation variable en fonction de la licence que le chercheur décide d’attribuer à son article (le plus souvent désormais, une licence Créative Commons). Le dépôt d’un article scientifique réutilisable et accessible gratuitement est dit en « open access ». Cette évolution de l’Accès aux écrits scientifiques s’inscrit dans le mouvement « Open source » qui est une volonté d’internautes, de chercheurs,  d’entrepreneurs de favoriser le partage d’informations, de connaissances, de logiciels, et ce de façon libre sur Internet.

Dans cette optique, la science, la connaissance, deviennent des « biens communs » réutilisables gratuitement par tout un chacun, particulier, entreprise, ou Etat.

Un des enjeux du dépôt d’articles scientifiques en « open access » est à ce titre le coût des ressources scientifiques pour les bibliothèques et les universités. Les promoteurs de « l’open access » avancent l’argument suivant : les bibliothèques universitaires consacrent une part grandissante de leur budget dans l’achat d’abonnements à des ressources en lignes (revues, articles,) notamment chez des éditeurs comme Elsevier ou Wiley. Or, ces coûts pourraient être évités si les bibliothèques cessent de s’abonner aux ressources payantes pour se tourner vers les archives ouvertes gratuites (et il en existe.)

Par ailleurs, comme l’indique le chercheur en S.I.C. Olivier Ertzscheid dans une tribune publiée sur Rue89 en octobre 2015, le développement de « l’open access » est favorable aux pays en développement, qui pourraient ainsi accéder à des savoirs scientifiques sans débourser des centaines de milliers de dollars auprès des grandes plateformes monopolistiques des écrits scientifiques en ligne.

Il y a aussi la question de la reconnaissance des chercheurs, qui peuvent se diriger vers les archives ouvertes anglo-saxonnes afin de diffuser plus largement leurs écrits, s’ils ont le sentiment que les archives ouvertes françaises ne sont pas suffisamment consultées ou diffusées.

Outre la publication d’articles récents en ligne, l’open access offre aux institutions la possibilité de numériser leurs fonds, et de les rendre accessible gratuitement en ligne. C’est le sens de l’action du bibliothécaire de Harvard, Robert Darnton, qui soutient le projet du Gutenberg e-program, et c’est ce qu’a fait la New York Public Library en numérisant 180 000 archives au tout début de l’année 2016.

Bref, l’avenir s’oriente de plus en plus vers une cohabitation entre une offre de type privée et payante, et une offre de type gratuite et librement exploitable, plus en adéquation avec le modèle de diffusion de la connaissance voulu par les pères fondateurs d’Internet (à ce propos voir le livre du sociologue Dominique Cardon, La Démocratie Internet, promesses et limites). Reste à voir si le modèle économique de l’open access, et plus largement de l’open source est viable sur le long terme, et si l’idée de la connaissance scientifique comme un « bien commun » l’emportera.